dimanche 29 juillet 2012

"Nous avons bien vécu, mais nos enfants, quel avenir les attend ?"


Carmen et José ont vécu la guerre civile et les années sombres de la dictature de Franco, avec la certitude, toujours, que le lendemain serait meilleur que le jour présent. Leur fille, Carmen, et son mari, Alfredo, sont nés quand le pays commençait à s'ouvrir sur l'extérieur, ils l'ont vu se moderniser et se sont enrichis, modestement mais sûrement, en même temps que lui. Mais ils savent que demain sera plus dur qu'aujourd'hui. Alberto et Susana, leurs enfants, sont nés dans les années 1980. Ils n'ont manqué de rien, sont diplômés, voire surdiplômés. Pour eux, il n'y a pas de futur en Espagne.

"Dans les années 1950, beaucoup de gens sont partis à l'étranger, en Allemagne, en Suisse, pour s'en sortir. Mais avec le retour de la démocratie, nous pensions que nous reverrions jamais ça..." A 79 ans, José Caballero regarde avec tristesse son petit-fils, Alberto Orozco, qui vient d'avouer qu'il devra quitter l'Espagne, sa crise et son taux de chômage de 24 %, s'il veut exercer son métier : ingénieur en chimie et sciences des matériaux. La femme de José, Carmen Gutierrez, 81 ans, confirme : "Nous avons bien vécu. Avec pas grand-chose mais nous avons pumener notre barque, construire un foyer. Mais eux..."
Pourtant, la vie de ce couple de retraités madrilène n'a pas été douce. Carmen est née en 1931. Son père, chauffeur de voitures, lutte du côté des républicains durant la guerre civile (1936-1939) et est emprisonné durant huit ans. Avec sa mère, couturière, et sa petite soeur, elle passe son enfance chez sa grand-mère et doittravailler à 13 ans pour aider sa famille. José, né à Huelva, en Andalousie, n'a pas connu la faim contrairement à son épouse, mais lui aussi a commencé à travaillerjeune, à 14 ans, dans une quincaillerie, "six jours par semaine pour 4 pesetas par jour", se souvient-il.
Tout n'était pas rose sous la dictature, mais ils croyaient dans le futur. En 1960, ils se rencontrent dans un bal populaire, et après quatre ans de fiançailles, se marient, le temps d'amasser de quoi prendre un crédit pour s'acheter un petit appartement dans Moratalaz, un quartier populaire du sud de Madrid où ils vivent toujours, 52 ans plus tard. Un an après leur mariage naît leur fille, prénommée Carmen comme sa mère et sa grand-mère. Et cinq ans plus tard, leur fils, Alfredo. José devient chef d'une des succursales de la quincaillerie et "à force de travail, notre vie s'est améliorée et nous avons pu offrir à nos enfants ce que nous n'avions pas pu avoir", reconnaît Carmen.
Elle et son mari n'ont qu'une pension de 760 euros, car Carmen n'a jamais été déclarée comme couturière, et un peu d'argent de côté après avoir hypothéqué leur maison. Mais ils refusent de se plaindre"Quand la TVA va monter [de trois points, de 18 % à 21 %, en septembre], les prix vont augmenter et ce sera dur, mais ce qui me fait le plus mal ce sont mes petits-enfants. J'ai 81 ans, je n'ai plus besoin de grand-chose, mais eux, ils commencent tout juste à vivre et n'ont aucune sécurité de trouver un emploi."
Alberto a 26 ans, deux maîtrises et perçoit une bourse pour terminer sa thèse au Conseil supérieur de recherche scientifique (CSIC), le principal organisme public consacré à la recherche en Espagne. C'est un "privilégié" dans un pays où un jeune sur deux est au chômage. Durant deux ans, il sera payé 950 euros. Si tout va bien. "J'ai peur, avoue le jeune homme. Le CSIC était en cessation de paiement jusqu'à mercredi dernier. Visiblement, ils ont pu payer les fournisseurs mais la situation est précaire car le centre dépend du ministère de l'économie et avec les coupes budgétaires, nous ne savons pas ce qui va se passer."
Surtout, il sait qu'une fois sa thèse terminée, il n'aura qu'une option : partir"Il n'y a plus de place dans la recherche. Les embauches sont gelées. Autour de moi, beaucoup de scientifiques sont au chômage mais viennent travailler au CSIC bénévolement, par vocation."
Alberto assure que la moitié de ses compagnons de faculté sont déjà partis à l'étranger. Contraints et forcés par la crise. Déçus et démoralisés. "Le gouvernement croit que la science est un luxe. Il se trompe. La science et l'innovation, c'est ce qui permettrait au pays de sortir de la crise. Pas les serviceset la construction !"
"Quand j'entends cela, j'ai le coeur qui se brise, réagit sa mère, Carmen CaballeroJe suis si fier de lui, il a beaucoup travaillé et c'est le premier de la famille à avoir fait des études supérieures." Alberto fait partie de la génération "la mieux formée" de l'histoire de l'Espagne.
Une génération choyée, qui n'a manqué de rien, contrairement à celles de ses parents et grands-parents, mais qui n'aura pas la chance de vivre aussi bien qu'elles.
Avec son petit salaire et la précarité de son poste, Alberto ne gagne pas de quoi s'émanciper. Depuis quatre ans, lui et sa petite amie, Paula, se voient entre deux portes, sans intimité, incapables de payer un loyer. "Paula est infirmière mais elle ne travaille que pour des remplacements, en été ou à Noël. Elle pense aussi partirà l'étranger..."
Dans sa petite chambre, assis sur son lit d'une seule place, Alberto s'est fait une raison. "Je ne connais personne de mon âge qui ne vit pas chez ses parents."Cette fatalité touche 70 % des jeunes espagnols entre 20 et 29 ans, selon uneenquête de la Fondation Caixa.
En attendant - tout comme sa soeur de 22 ans, Susana, diplômée en "thérapie occupationnelle" qui a un contrat de six mois pour s'occuper de personnes souffrant de problèmes cérébraux pour 960 euros par mois - il profite du confort de l'appartement familial. En rêvant tous les deux d'avoir le même parcours que leurs parents.
Carmen, 51 ans et Alfredo, 52 ans ont vécu une enfance modeste mais heureuse. Ils ont le niveau bac et travaillent comme fonctionnaires dans un centre des impôtspayés respectivement 1 300 et 1 900 euros par mois après trente et un ans d'ancienneté. C'est là qu'ils se sont connus, en 1980, jeunes et insouciants dans cette Espagne en pleine croissance. A 23 ans, le couple s'est marié et a pris un crédit pour s'acheter un petit appartement. Deux ans plus tard naissait leur fils Alberto puis, en 1990, leur fille Susana. "Nous avions des petits salaires et cela n'a pas toujours été facile de payer le crédit, un prêt de 2,5 millions de pesetas à 17,5 % d'intérêt sur dix ans, se rappelle Carmen. Mais nous avons profité de la vie."
En 2001, ils vendent leur appartement et prennent un petit crédit sur dix ans pour emménager dans une résidence flambant neuve du quartier de Valdebernardo, au sud de Madrid. C'est une de ces constructions typiques destinées à la classe moyenne née du boom économique : derrière la grille d'entrée surveillée par un vigile dans sa guérite, un bloc d'édifices de cinq étages disposés en rectangle autour d'une cour avec piscine, pataugeoire, aire de jeux pour enfants et piste de padel, ce sport à la mode entre le tennis et le squash.
A l'époque, les prix sont raisonnables : 24 millions de pesetas (144 000 euros) pour un appartement de 100 m2 et trois chambres. En 2005, le même logementcoûtait 420 000 euros... Eux ont évité les pièges du boom de l'immobilier. Ils n'ont pas spéculé, comme tant d'autres Espagnols, sur ces prix qui ne cessaient demonter. Au contraire, leur salaire ne suivant pas l'inflation galopante, ils ont perdu peu à peu du pouvoir d'achat ces dix dernières années. Jusqu'à la crise, "un coup de massue.", résume le couple.
"En 2010, le gouvernement a baissé nos salaires de 5 %, et en 2011, il les a congelés. A présent, il supprime la prime de Noël, qui correspond à 7 % de notre salaire annuel, réduit les congés et les "jours libérés", ce qui correspond à 12 jours en moins par an", résume Carmen, qui estime avoir perdu environ 15 % de sonpouvoir d'achat par rapport à il y a cinq ans.
Mais ce qui l'inquiète le plus, c'est son fils. "Nous au moins nous avons la stabilité de l'emploi. Mais nos enfants, quel futur les attend ?"
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