mercredi 4 avril 2012

Richard Descoings, entre ombre et lumière



Par Marie Caroline Missir, publié le 04/04/2012 à 16:16, mis à jour à 16:41
Richard Descoings, entre ombre et lumière
Richard Descoings a été retrouvé mort dans une chambre d'hôtel de Manahattan. Portrait de cet emblématique directeur de Sciences Po.
Nicolas TAVERNIER/REA

L'emblématique directeur de Sciences Po Paris a été retrouvé mort dans une chambre d'hôtel à New York, pour des raisons encore inconnues. Retour sur la trajectoire brisée de la "star" de l'enseignement supérieur français. 

L'enseignement supérieur français a perdu cette nuit une de ses figuresles plus emblématiques. Richard Descoings, le médiatique directeur de Sciences Po est mort cette nuit dans un hôtel de New York. Il avait 53 ans. 
Richard Descoings fascinait, tout autant qu'il agaçait. Sa carrière fut exceptionnelle, a souligné le président de la République, Nicolas Sarkozy. Et comment lui donner tort? Au fil de son parcours de haut fonctionnaire,Richard Descoings a tissé sa toile dans les sphères du pouvoir: l'Ena, le conseil d'Etat, le cabinet du ministre de l'Education Jack Lang, dont il fut le conseiller budgétaire, puis la direction de Sciences Po, il y a 16 ans.Richard Descoings incarnait Sciences Po, dont il a fait une marque qu'il a lancée à la conquête du monde. Mais dans le landernau, Sciences Po suscitait l'envie: l'école profite de tous les avantages de l'Université, avec une dotation importante de l'Etat, tout en engrangeant des frais d'inscription comparables, pour les revenus les plus élevés, à ceux des grandes écoles. 
Une réforme en profondeur de Sciences Po
Richard Descoings n'a pas compris la polémique qui a suivi la révélation par Médiapart de son salaire et de ses primes (295 000 euros de primes annuelles réparties entre les sept membres du conseil d'administration de l'école). Et il l'a mal vécue. "Je laisse à chacun le soin de juger si, en quinze ans, j'ai fait deux trois choses qui ont changé l'institution", répondait-il amer à Libération, le 31 janvier sur ce sujet. Deux ou trois choses: plus qu'aucun autre, Richard Descoings a réveillé l'enseignement supérieur français. La remise en cause de l'élitisme républicain avecl'ouverture de Sciences Po aux élèves de Zep c'est lui. Le plus large accès aux boursiers qui représentent aujourd'hui 30% des étudiants de la rue Saint-Guillaume, c'est aussi lui. La suppression de l'épreuve de culture générale, pour ne pas avantager les élèves déjà favorisés socialement, toujours lui. L'ouverture à l'international où Sciences Po lorgne vers les Business School et s'est attiré les louanges du New York Times, c'est encore l'oeuvre de Richard Descoings. 
La réforme du lycée, dont Nicolas Sarkozy lui a confié les rennes après l'échec de Xavier Darcos, est l'oeuvre de sa vie. Dans son rapport final remis au président en juin 2009, Richard Descoings esquissait un projet ambitieux pour l'Education nationale, bien au-delà du seul lycée: concertations pour une réforme du métier d'enseignant, réforme du bac, de l'évaluation, rénovation et valorisation des filières littéraires. Luc Chatel, sur ce dossier, lui doit tout. 
"Sciences Po, c'est un peu un miroir à la Dorian Gray pour lui"
Il suffisait d'une réunion, de voir son talent à l'oeuvre pour que ça reparte 
Pour sa dernière interview àLibération, il pose en gisant, les mains jointes, pointées vers le ciel. Etrange photo et étrange personnage. Richard Descoings a aussi sa face cachée. C'était un homme brillant, respecté, charismatique, mais torturé. A l'un de ses collaborateurs qui lui demandait pourquoi il ne briguait pas un autre poste, il a un jour répondu: "Qu'est-ce que je peux faire moi, à part Sciences Po?". Machine de com', "Richie" manquait étonnamment de confiance en lui. "Sciences Po, c'est un peu un miroir à la Dorian Gray pour lui. Il ne change pas, ne vieillit pas". "Impossible à cerner", "une anguille perpétuelle", se souviennent ses anciens collaborateurs, qu'il avait tendance à épuiser. "Mais il suffisait d'une réunion, de voir son talent à l'oeuvre pour que ça reparte". 
Richard Descoings reste une somme d'énigme: il avait le profil idéal pour être ministre, mais s'est toujours défendu d'en avoir envie. Le coeur à gauche, profondément, il fut un temps enthousiasmé par l'énergie et le volontarisme du Sarkozy de 2007. Il dînait avec les grands patrons, mais ne s'est jamais senti de leur monde. Un pied dedans, un pied dehors. Sa mort, elle aussi, nous échappe. 
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