lundi 23 janvier 2012

Yémen : le Printemps arabe a fait sa quatrième victime


Le président Ali Abdallah Saleh a accepté de quitter son pays pour les États-Unis après avoir gagné son immunité totale.

Le président yéménite Ali Abdallah Saleh a demandé "pardon" à son peuple avant de quitter son pays.
Le président yéménite Ali Abdallah Saleh a demandé "pardon" à son peuple avant de quitter son pays. © Mohammed Huwais / AFP
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À l'occasion de son premier anniversaire, le Printemps arabe s'offre un quatrième dictateur. Un an après la chute de Zine el-Abidine Ben Ali, suivie de celle de Hosni Moubarak, puis de la mort de Muammar Kadhafi, c'est au tour d'Ali Abdallah Saleh de quitter le pouvoir. Après plus de trois décennies aux commandes du Yémen, le président a fait, dimanche, ses adieux à son peuple, devenant la victime moyen-orientale du Printemps arabe. Fait rare, juste avant son départ, le leader a demandé "pardon" à ses compatriotes pour "tout manquement pendant (ses) 33 ans de pouvoir", ajoutant qu'il rentrerait bientôt au pays en tant que président du Congrès populaire général, son parti au pouvoir.
"Il s'agit d'une sortie définitive déguisée, note le spécialiste Mathieu Guidère (*), d'autant plus que le pardon est un acte très important dans les mentalités yéménites." En dépit des regrets de circonstance, le dictateur demeure le premier à avoir négocié son départ. Accusé de corruption et de népotisme, Ali Abdallah Saleh, 69 ans, a accepté de quitter le pays en vertu d'un accord signé le 23 novembre dernier en Arabie saoudite. Celui-ci, conclu sans l'assentiment des manifestants, garantit l'immunité du président et de ses proches. Ce n'est donc pas une surprise si son départ intervient au lendemain du vote d'une loi empêchant toute poursuite à son encontre.

Embarras de Washington

À la différence du président Ben Ali, qui a trouvé refuge en Arabie saoudite, c'est cette fois aux États-Unis que le dictateur yéménite va s'exiler. Visiblement embarrassé, le département d'État américain a annoncé dimanche avoir "approuvé" la demande de Saleh yéménite dans "l'unique but" d'y être soigné. C'est donc pour une "durée limitée" que le président déchu sera accueilli sur le territoire américain, a assuré Washington. D'après plusieurs experts, Saleh se verra interdire d'entretiens avec la presse une fois à New York.
Pour Mathieu Guidère, cet accueil s'explique par le fait qu'Ali Abdallah Saleh a toujours été "l'allié indéfectible" des États-Unis dans la région, notamment dans leur lutte contre le terrorisme. "Le président yéménite a donné carte blanche aux Américains pour intervenir où ils le souhaitaient sur son territoire contre al-Qaida." Cette coopération a notamment abouti à l'élimination, en septembre dernier, de l'imam radical américano-yéménite Anwar al-Awlaqi, lié à al-Qaida et abattu à l'aide d'un drone américain.

"Timide transition" (Mathieu Guidère)

En vertu de l'accord conclu en nombre à Riyad, Ali Abdallah Saleh restera président honorifique jusqu'au 21 février, date de l'élection présidentielle qui verra le transfert du pouvoir au seul candidat déclaré, le vice-président Abd Rabbo Mansour Hadi, pour un mandat intérimaire de deux ans. Une transition pour le moins "timide", selon Mathieu Guidère : "L'influence de Saleh ne faiblira pas. Hadi fait partie de sa garde rapprochée depuis des décennies", rappelle le spécialiste. 
Or, cette fin négociée est loin de ravir les manifestants, mécontents que le responsable de plusieurs centaines de morts depuis janvier 2011 puisse ainsi échapper à la justice. Dimanche, ils étaient encore des dizaines de milliers dans les rues de Sanaa à manifester contre l'immunité du président déchu. "Il est de notre devoir d'exécuter le tyran", "le peuple yéménite a décidé, Saleh doit être exécuté", ont-ils scandé. Une revendication également exprimée par l'émissaire de l'ONU pour le Yémen, Jamal Benomar, qui a souligné le droit des "victimes" de réclamer des comptes.
Toutefois, ce jugement pourrait ne jamais avoir lieu. Les puissants chefs tribaux yéménites, mais surtout les monarchies du Golfe, s'accommoderaient allégrement de cette transition de façade, freinant tout vent démocratique dans l'une des seules républiques de la région. "Il est important de ne pas donner l'impression que le peuple yéménite a bouleversé l'ordre établi, résume Mathieu Guidère. Une révolution populaire constituerait un précédent très fâcheux pour les États-Unis et l'Arabie saoudite." 
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Par 
(*) Professeur d'islamologie à l'université de Toulouse-II, auteur du Choc des révolutions arabes(éditions Autrement, 2011)
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