mardi 24 janvier 2012

Loi sur le génocide arménien : «Erdogan attend le troisième tour du Conseil constitutionnel» INTERVIEWPour Ahmet Insel, professeur à l'université stambouliote de Galatasaray, la Turquie espère encore que les Sages ne valideront pas le texte voté par le Parlement.


Le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, au Parlement, à Ankara, le 24 janvier. (Photo Adem Altan. AFP)
Ce mardi matin, le Premier ministre Erdogan a jugé la loi française sur le génocide arménien «raciste» et «discriminatoire»...
Pour le moment, le Premier ministre a adopté une position modérée par rapport à ce qui était attendu. Il juge que cette loi était anticonstitutionnelle en France selon l'avis de plusieurs députés et sénateurs. Il a dit: «Notre patience continue, le processus n'est pas terminé et il faut attendre.» Pour Erdogan, la saisie du Conseil constitutionnel, évoqué par le député UMP Jacques Myard, est devenu réellement l'équivalent d'un troisième tour.
Espère-t-il encore dans le jeu du lobbying ?
Exactement. C'est l'apparition du Conseil constitutionnel comme perspective qui fait que je ne pense pas que la Turquie exécutera ses menaces à court terme.
La presse turque semble elle être vent debout contre la loi française...
Comme après le vote de l'Assemblée nationale. Ni plus ni moins, c'est exactement le même niveau de réactions.
Dirigeons-nous vers une grave crise diplomatique, si le Conseil constitutionnel n'est pas saisi ou s'il valide la loi ?
Là, il y aura des menaces mise en œvres de manière substantielle. Erdogan peut difficilement revenir en arrière par rapport à tous ses engagements. On a un peu du mal à imaginer ce que cela sera mais cela peut être par exemple d'écarter les entreprises françaises des marchés publics. C'est le plus facile à faire.
Au-delà, il est très difficile de faire un boycott officiel car il y a tout de même les règles de l'Organisation mondiale du commerce. Les relations bilatérales entre la France et la Turquie sont en grande partie des relations multilatérales, donc les remettre en cause n'est pas très facile.
En creux de cette loi, y-a-t-il des tensions autour de l'adhésion à l'Union européenne ?
Il y a de cela. La question s'est exacerbée autour de la personne de Nicolas Sarkozy qui s'était déjà prononcé contre l'adhésion à l'UE. Pour la Turquie et Erdogan, le fait que Nicolas Sarkozy soit directement le maître d'oeuvre de cette loi irrite. Les Turcs voient des incohérences majeures dans le processus mis en place car ils ont du mal à comprendre les arcanes, les négociations, les procédures de l'Assemblée et du Sénat et ils jugent que la loi vient d'un forcing du gouvernement.
Sarkozy est donc vu comme l'instigateur qui agit seul contre l'avis d'une part significative de l'opinion publique, des juristes, des historiens et y compris de certains politiques.
La Turquie critique la France, mais elle aussi possède des lois qui encadrent la parole historique...
Tout à fait, c'est là où on peut mettre en cause la position de ceux qui manifestent contre la loi en France et qui disent qu'ils font ça pour défendre la liberté d'expression. J'ai envie de dire: «D'accord, très bien, mais défendons avant la liberté d'expression en Turquie qui est bien plus menacée ici qu'en France.»
De votre côté, vous vous êtes prononcé contre cette loi...
Cette loi est une mauvaise idée pour des questions de principe. Je suis pour la liberté de l'histoire, je suis opposé à ces lois où le parlement se substitue aux historiens. La France a déjà suffisamment de lois pour réprimer le racisme et les discours haineux.
En 2008, vous aviez publié une lettre demandant pardon aux Arméniens, et vous aviez été beaucoup critiqué...
La question du génocide arménien touche aux racines de la constitution de l'Etat turc et relève toutes les questions autour de notre identité. Nous aurions pu résoudre ce problème dans les années 20 voire 60 mais 100 ans après, c'est très loin d'être le cas.
Deuxièmement l'Etat organise la négation de manière systématique parce que là aussi cela touche directement aux fondements de sa constitution en 1915. Il y a eu trop de mensonges, trop de silence, et tous les pays européens en sont responsables car ils auraient pu aussi mettre ça sur le tapis il y a bien longtemps. Les reproches actuelles de la France donnent l'impression aux Turcs qu'il y a une volonté malveillante de raviver les douleurs refoulées du passé.
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