lundi 7 février 2011

Roumanie: la nouvelle frontière de l'espace Schengen


Roumanie: la nouvelle frontière de l'espace Schengen
Au bout du pont ferroviaire, la frontière entre la Roumanie et la Moldavie. Le point de contrôle roumain a été installé il y a cinq ans à Ungheni, village d'un millier d'âmes, à 25 km de la capitale régionale, Iasi.  
Marie Simon/LEXPRESS.fr

Ce n'est pas encore fait: la France, entre autres, a exprimé des doutes sur l'entrée de Bucarest dans l'espace Schengen. Mais les rapports d'évaluation de Bruxelles indiquent que la Roumanie "remplit les critères" pour intégrer ce club fermé. LEXPRESS.fr est allé voir ce qu'il en est, sur le terrain.

 
Ungheni, 2000 km de Paris. Au bout du pont, les rails ne sont plus roumains, mais moldaves. Là s'arrête l'Union européenne, et bientôt l'espace Schengen. Les trains se font rares, à peine une douzaine chaque jour: la moitié transportent des passagers, l'autre moitié des marchandises. En cette matinée enneigée de janvier, seuls quelques "cocorico" viennent troubler le silence qui pèse sur le village d'un millier d'âmes, en alternance avec les aboiements de chiens errants. 
Le gardien de ce point de passage s'appelle Gheorghe Gramada. Sur le quai glacial, "Gigi" attend les journalistes pour leur présenter son petit royaume ferroviaire. Impassible, dans un anglais hésitant, il explique simplement sa mission: monter dans les trains et les inspecter, surveiller les environs avec ses 28 caméras, repérer des passagers suspects et procéder à des contrôles supplémentaires dans de petites pièces en préfabriqués... "On saisit surtout des cigarettes, cinq fois moins chères en Moldavie, des médicaments. Une fois, nous avons trouvé des faux dollars, sûrement en provenance de la Russie, et même un bâton de dynamite", énumère le gardien des lieux. 
Roumanie: la nouvelle frontière de l'espace Schengen
Aux portes de l'Union européenne et bientôt de l'espace Schengen, Gheorghe Gramada, dit "Gigi", garde le point de passage ferroviaire d'Ungheni entre la Roumanie et la Moldavie.  
Marie Simon/LEXPRESS.fr
Depuis 14 ans, il "fait de [son] mieux" pour garder son bout de frontière. A l'époque, lorsqu'il est arrivé dans la région à sa sortie de l'école de police, les contrôles s'effectuaient à Iasi, la capitale régionale située à 25 km de la frontière. Puis le point de passage d'Ungheni a été créé "en trois semaines seulement", se souvient-il. "Car il fallait vite se mettre aux normes Schengen", étape obligatoire pour pouvoir accéder à l'espace du même nom. "Ca fera cinq ans le 1er février prochain", ajoute-t-il, l'oeil fier.  
Gheorghe Gramada dit alors, comme un serment: "Je garderai la frontière extérieure de Schengen comme je garde aujourd'hui la frontière extérieure de l'Union européenne", dont la Roumanie est membre depuis 2007.  
[Ci-dessous, en rouge, la frontière extérieure de Schengen dont la Roumanie aura la charge. LEXPRESS.fr s'est rendu aux deux points signalés: Ungheni et Sculeni.] 


Afficher Roumanie Schengen sur une carte plus grande 

Une entrée "prématurée" selon la France
Oui mais quand? Car le calendrier établi, qui prévoyait une intégration de la Roumanie et de la Bulgarie en mars 2011 semble "prématuré" aux yeux de Paris et de Berlin, notamment. Ces réticences ont été précisées dans une lettre cosignée par les ministres français et allemand de l'Intérieur, fin décembre, dans laquelle ils exigeaient, en outre, une lutte accrue contre la corruption et une accélération de la réforme judiciaire. 

Qu'est-ce que l'espace Schengen

Au fil des élargissements,l'espace Schengen, créé en 1985, suit presque les limites de l'Union européenne. L'Islande, la Norvège et la Suisse y sont associés. Le Royaume-Uni et l'Irlande ont décliné l'invitation. La Roumanie et la Bulgarie attendent le feu vert, l'île de Chypre également. 

Le but est d'harmoniser les contrôles aux frontières extérieures (franchissables seulement aux points de passage) et de promouvoir la coopération policiaire et judiciaire. Les frontières internes à l'espace Schengen sont franchissables sans contrôle. Un ressortissant d'un pays tiers peut circuler à l'intérieur de ce groupe de pays au moyen d'un visa Schengen. 
Dans la foulée, Laurent Wauquiez, secrétaire d'Etat aux Affaires européennes, a souligné "deux problèmes" dans un entretien accordé au Figaro, il y a une semaine. "L'un touche la maîtrise des flux migratoires: 75% de l'immigration illégale en Europe passe par cette partie sud-est de l'UE. L'autre a trait à la criminalité organisée: trafic de stupéfiants et d'armes."  
Si la Bulgarie fait profil bas, en raison de réels "problèmes techniques" à sa frontière avec la Turquie, selon Bruxelles, alors même que la Grèce envisage de murer une partie de sa frontière avec ce pays [projet soutenu par le ministre de l'Intérieur Brice Hortefeux, ce jeudi], la Roumanie souligne les progrès réalisés, coordonnés par une cellule Schengen créée en 2004 et transformée en département au sein du ministère de l'Intérieur depuis 2007.  
Il faut dire qu'un milliard d'euros (50% en fonds européens, 50% provenant du budget roumain) a été dépensé pour sécuriser les quelque 2000 km de frontière extérieure dont la Roumanie a la charge, tant en équipement high tech fourni par une filiale d'EADS, qu'en formation des policiers frontaliers. "Gigi" lui-même a participé à des ateliers de mise à niveau en Allemagne, en Finlande, en Hongrie, organisés par l'agence européenne chargée de la sécurisation des frontières extérieures de l'UE, Frontex.  
Bucarest insiste en particulier sur les conclusions positives rendues dans sept rapports d'évaluation successifs, menés par des experts dépêchés par les Etats membres, depuis mars 2009. Le dernier en date a été présenté vendredi 28 janvier et a confirmé que la Roumanie "remplit les critères" pour intégrer l'espace Schengen, a annoncé le ministère roumain de l'Intérieur. Il concernait les critères Schengen liés au système d'information Schengen (SIS). 
Des douaniers facilement corruptibles?
C'est justement sur ce point que Laurent Wauquiez avait appuyé auparavant... Si cette "base de données hypersensibles tombait entre les mains du crime organisé, ce serait une vraie faille dans notre dispositif de sécurité européen", estimait-il. Et d'ajouter que "la Roumanie a baissé de 40% les salaires de ses douaniers: ce n'est pas la meilleure garantie qu'ils soient totalement imperméables à la corruption".  
Roumanie: la nouvelle frontière de l'espace Schengen
Bogdan Aurescu, secrétaire d'Etat aux Affaires européennes à Bucarest.  
Marie Simon/LEXPRESS.fr
A Bucarest, son homologue roumain, Bogdan Aurescu, bondit lorsque la question est abordée. "Cette baisse des salaires est généralisée et touche tous les niveaux de l'administration roumaine. Mon salaire a baissé de 25%, est-ce que cela fait automatiquement de moi un sujet corruptible?", réagit le secrétaire d'Etat aux Affaires européennes roumain. "Laurent Wauquiez semble oublier la présomption d'innocence en parlant des douaniers roumains... Si on parle de corruption en général, il faut faire une différence entre la perception et la réalité". 
Et les autorités veulent aussi montrer leur bonne volonté dans ce domaine. Ainsi, ce vendredi, a-t-on appris qu'une soixantaine de policiers et douaniers ont été mis en examen pour avoir perçu "de manière répétée" des pots-de-vin entre septembre 2010 et janvier 2011 et avoir "constitué un groupe criminel organisé", au poste-frontière de Siret, tout près de l'Ukraine, dans le nord du pays. Selon le Parquet anticorruption, les trafiquants souhaitant passer la frontière avec 30 cartouches de cigarettes de contrebande en provenance d'Ukraine offraient des dessous-de-table d'environ 35 euros au douanier censés contrôler leurs documents et leurs bagages, soit environ 10% du salaire moyen roumain.  
Qu'en dit "Gigi", notre douanier d'Ungheni? Serait-il tenté d'accepter un complément irrégulier à son salaire au risque de lever le voile sur les précieuses données de la base SIS... Avec ses 400 à 500 euros mensuels, il ne se plaint pas. Il n'en dira pas davantage, mais c'est déjà plus que la moyenne nationale (300 euros), et environ deux fois ce que gagne un professeur la région. 
Cigarettes de contrebande et immigration illégale
Gheorghe Gramada juge les inquiétudes franco-allemandes "infondées" en regard des progrès effectués. Les préventions européennes lui semblent aussi éloignées de ce qu'il observe chaque jour, dans la succession lente des trains locaux et régionaux... Sa réalité, ce sont "des familles séparées qui se retrouvent de temps à autre, ou des travailleurs qui franchissent la rivière Prout tous les jours, au moyen d'un permis de travail frontalier". Permis gratuit pour l'heure mais qui atteindra les 35 euros, une fois la Roumanie intégrée à l'espace Schengen. 
Vous voyez, mêmes nos routes n'encouragent pas l'immigration illégale 
C'est à peu près le même prix qui est offert aux habitants de la zone frontalière, 30 euros minimum, pour toute information permettant d'aboutir à l'arrestation d'illégaux ou à l'identification d'un réseau, apprend-on à 20 km de là, au pont de passage routier de Sculeni, toujours entre la Roumanie et la Moldavie. Avec 300 véhicules par jour dans chaque sens à contrôler, plus les environs à couvrir au moyen de leurs caméras à thermovision perchées au sommet de tours ou sur le toit de gros 4x4, la police des frontières a réussi à démanteler un réseau d'immigration clandestine et arrêter environ 200 personnes signalées dans la base de données SIS, depuis le début de l'année 2011.  

Une "vague" moldave?

En décembre, les autorités européennes s'inquiétaient devoir déferler une "vague" moldave, alors que la Roumanie permet aux habitants du pays le plus pauvre d'Europe de "récupérer" la citoyenneté roumaine et donc de circuler plus librement dans l'Union européenne. Encore plus facilement une fois Bucarest intégrée à l'espace Schengen. Réponse roumaine: des chiffres. Certes 91 000 dossiers ont été déposés en 2010 au total, et les demandes croissent de façon exponentielle. Mais le processus est long, 9 à 12 mois, les preuves à apporter sont nombreuses. Si 1500 dossiers ont été acceptés en 2008, ils étaient 2500 en 2009, 5000 en 2010. Très loin de la promesse du président roumain, Traian Basescu, qui voulait naturaliser "10 000 citoyens moldaves par mois", au printemps 2009, dans une tentative de calmer la crise entre les deux voisins. Depuis, les choses se sont arrangées, une majorité pro-européenne est sortie des urnes en Moldavie... et Chisinau entreprend d'enlever les barbelés qui bordent la rivière Prout
Ici, ceux qui tentent leur chance sont principalement Moldaves, poussés par la pauvreté encore plus profonde que du côté roumain, et qui paient 1000 à 5000 euros à un passeur. On est loin des centaines de tentatives quotidiennes menées par des Afghans, des Irakiens ou des ressortissants du Maghreb, à la frontière gréco-turque, et notamment sur le petit tronçon qu'Athènes,débordée par les flux migratoires, compte murer pour fermer la porte principale d'entrée illégale dans l'espace Schengen. A Sculeni, on recense une quarantaine de cas en 2010... Et les responsables du point de passage assurent ne pas craindre de "vague" à la suite de l'entrée de la Roumanie dans le club Schengen. "Nous sommes prêts..." 
Retour à Ungheni, où "Gigi" le reconnait volontiers: son pont ferroviaire n'est pas ce qu'on peut appeler un "point chaud". Le port stratégique de Constanta sur la Mer Noire, lui, devient déjà plus tiède, notamment pour les trafics de marchandise. Ou aussi la frontière avec la Serbie, à l'ouest. Mais ce n'est pas au menu du voyage express. Et après une heure et demie passée à Ungheni, il faut repartir vers Iasi. Nous tournons le dos au gardien et à son poste sans avoir vu passer un train.  
La voiture slalome entre les nids de poule de la route abîmée par le froid. Entre deux cahots, une plaisanterie: "Vous voyez, mêmes nos routes n'encouragent pas l'immigration illégale!" Et au loin, voilà enfin un train qui traverse les champs enneigés en direction de la Moldavie. Trop tard pour observer "Gigi" à l'oeuvre.  
Roumanie: la nouvelle frontière de l'espace Schengen
Un train traverse les champs enneigés et se dirige vers la frontière entre la Roumanie et la Moldavie.  
Marie Simon/LEXPRESS.fr

Trévidic: "Les magistrats ne sont pas responsables des crimes en France"


Dans son livre, Au Coeur de l'antiterrorisme*, Marc Trevidic dénonce les méfaits de la raison d'Etat. Il entend aussi manifester un "certain ras-le-bol". En pleine controverse entre ses collègues et Nicolas Sarkozy, sa voix de président de l'Association des magistrats instructeurs porte. Entretien.

 
Trévidic: "Les magistrats ne sont pas responsables des crimes en France"
Marc Trevidic, en entretien le 7 février sur France Info: "Nicolas Sarkozy est un multirécidiviste".  
France Info
"Le juge d'instruction est un emmerdeur, ou n'est pas." C'est ainsi que le magistrat Marc Trévidic définit sa mission dans son livre Au coeur de l'antiterrorisme (*), à paraître chez Jean-Claude Lattès. Cet ouvrage de 400 pages sort en pleine polémique entre Nicolas Sarkozy et les magistrats. Chargé d'enquêter sur l'attentat de Karachi et la mort des moines de Tibéhirine, le juge dénonce dans un long entretien à paraître mercredi dans L'Express les méfaits de la raison d'Etat et explique pourquoi la France est à nouveau l'objet de sérieuses menaces d'attentat. 
A quel ras-le-bol faites-vous allusion?
Je me suis rendu compte que les juges d'instruction bataillaient pour faire avancer les dossiers, tout en étant confrontés au manque de moyens, à la pression et aux attentes des victimes... Pour rien. En 2009, le président de la République a exigé la suppression de l'instruction. Et quelques jours plus tard, à l'audience de rentrée, le président du tribunal de grande instance de Paris s'est lancé dans des attaques contre ces mêmes juges, stigmatisant l'attitude irresponsable, selon lui, de certains d'entre eux. Tout cela pour appuyer la volonté de Nicolas Sarkozy. Depuis, je ne mets plus les pieds dans une audience solennelle de rentrée. 
Pourquoi avoir mené ce combat contre la suppression du juge d'instruction, dont l'image a été écornée par l'affaire d'Outreau?
C'est peut-être mon côté Breton têtu mais je n'étais pas seul. Il faut bien ­comprendre qu'il ne s'agit pas d'un combat corporatiste: il en va de la crédibilité des enquêtes pénales. Les investigations sensibles ne peuvent pas être dirigées par un procureur de la ­République sous l'autorité du pouvoir politique. Si on souhaite opter pour un système sans juges d'instruction, se pose au préalable la question de l'indépendance du ministère public. Confiez la lutte antiterroriste aux seules mains du parquet hiérarchisé en période de crise, et on embastillera à tour de bras! 
Foi d'ancien parquetier?
Bien sûr. La police qui interpelle et le parquet qui poursuit dépendent du même pouvoir exécutif. S'il y a un attentat demain en France, il faudra à tout prix des résultats... et vite. Moi, quand j'étais au parquet et que ma hiérarchie me donnait l'ordre de déférer quelqu'un, j'obéissais, et ce n'était que l'application logique du système hiérarchique légalement prévu. 
Vous roulez pour la gauche?
Je ne suis pas anti-Sarko. En tant que président de l'Association française des magistrats instructeurs, je n'épouse pas la vision de la justice développée par l'entourage du chef de l'Etat. Non, les magistrats ne sont pas responsables des crimes commis en France. Ils font ce qu'ils peuvent avec les moyens qu'on leur donne. Je vais vous faire une confidence : j'aimerais retrouver l'envie de voter... A force de taper sur la justice, Nicolas Sarkozy risque de me donner l'envie de m'orienter vers des gens qui respectent l'institution.
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